Labour Studies Index

Aux racines de l’action environnementale du mouvement syndical québécois, 1945-1972

Document type Article
Author Bécot, Renaud
Journal Bulletin d'histoire politique
Volume 23
Date 2015
ISSN 1201-0421, 1929-7653
Pages 48
URL http://id.erudit.org/iderudit/1028883ar

Abstract

Aux racines de l’action environnementale du mouvement syndical québécois, 1945-1972 Renaud Bécot Doctorant en histoire Centre Maurice Halbwachs - EHESS Un paysage sombre, un sol noirci par les poussières industrielles et un horizon saturé par la fumée crachée par les usines. Au centre de ce tableau, quatre salariés entendent planter un arbre et insérer une infime touche de vert au coeur de cette obscurité. Telle est l’image que découvrent les lecteurs du journal Le Travail (publication de la Confédération des syndicats nationaux, CSN), en octobre 19651. Cette illustration visait à représenter la pluralité des professions organisées dans le mouvement syndical. Elle acquiert une signification nouvelle, lorsque nous l’observons dans le contexte d’intensification de la crise écologique. Elle apparaît comme une métaphore de l’action menée par les syndicalistes, dans un Québec soumis aux retombées environnementales de l’industrialisation. Ces décennies d’après-guerre sont effectivement marquées par l’expansion de nouvelles productions liées à l’économie de guerre, en particulier les industries pétrolières et chimiques sur lesquelles se concentreront les premières alertes environnementales2. Cette période est aussi caractérisée par l’extension d’une suburbanisation qui mène à l’affirmation d’une nouvelle sensibilité environnementale en Amérique du Nord3. Au début de la décennie 1970, l’enchevêtrement de ces dynamiques favorisa une « invention politique de l’environnement4 », pendant laquelle de nombreux pays fondèrent des administrations publiques dédiées. Au Québec, la première nomination d’un ministre délégué à l’environnement intervient en 1970 et l’intérêt pour l’environnement aboutit à la réalisation du Sommet de la Terre à Stockholm (juin 1972) par l’Organisation des Nations Unies. Pendant ces années (1945-1972), « les syndicats [états-uniens] témoignent d’un soutien relativement fort à plusieurs initiatives environnementales avant 19705 », en proposant par exemple de renforcer les lois contrôlant la pollution industrielle ou d’interdire l’usage d’automobiles dans certains espaces naturels. En Italie, les syndicalistes forment leur action environnementale à partir d’une série de luttes ouvrières portant sur l’usage de substances nocives6. Les préoccupations environnementales des organisations syndicales peuvent donc être plurielles, mais elles restent ancrées dans les missions propres de ces organisations. Ces exemples invitent à se démarquer d’une définition présentiste de l’environnement (où celui-ci se résumerait aux seules compétences administratives ou ministérielles dédiées7) ou d’une approche trop étroite (où l’environnement se trouverait confondu avec « la nature8 »). Les objets et sujets désignés sous le terme d’environnement restent en effet au coeur d’un processus de définition conflictuelle entre groupes sociaux9. En évitant de postuler d’une définition anachronique de l’environnement, nous souhaitons ici éclairer quels critères furent mobilisés par les organisations syndicales elles-mêmes, en vue de penser et définir des enjeux environnementaux liés à leur propre expérience10. Les aspirations récentes du mouvement syndical québécois à renforcer son intervention environnementale se heurtent ainsi, selon certains syndicalistes, à la difficulté de définir une « identité environnementale11 » qui reste considérée comme étrangère au passé de ces organisations. Au Québec, l’historiographie du syndicalisme s’est désintéressée de l’environnement12, tandis que le regard de l’histoire environnementale n’intègre pas les organisations syndicales13. Ce point aveugle est renforcé par la sociologie du mouvement écologiste québécois, qui reste marquée par son contexte historique de production : au cours des années 1980 et 1990, écologistes et syndicalistes sont perçus comme représentant deux pôles distincts – sinon antagoniques14. Ce clivage est accentué lorsque le mouvement écologiste est présenté en héritier des « préoccupations conservationnistes de certaines élites sociales et scientifiques de la première moitié du xxe siècle15 », ce qui le porterait à se démarquer des initiatives issues des classes populaires. Pour identifier la singularité de l’intervention des organisations syndicales, cette recherche est fondée sur les archives des centrales représentant les deux principaux courants syndicaux au Québec, dont les effectifs cumulés dépassent les 400 000 membres au cours de la décennie 1960.